Tamino

Cette voix galbée dans les graves et élancée dans les aigus, cette allure orgueilleuse de prince du désert – cheveux noirs, boucle d’oreille et regard ténébreux – cette écriture à l’encre intense et aux mélodies magnétiques, Tamino les a dévoilées au printemps avec un premier EP dont la chanson phare, Habibi, pétrifia sur place ceux qui l’entendirent. C’est encore elle, hymne d’amour éperdu, qui ouvre le premier album de ce Flamand de 21 ans qui semble déjà avoir vécu mille et une vies, et autant de nuits à en conter les délices sensuels et les tourments capiteux. En baptisant son disque de son second prénom, Tamino-Amir Moharam Fouad indique avec force que chaque note, chaque syllabe, chaque micro-cellule qui palpitent tout au long de ces douze chansons lui appartiennent jalousement, le représentent avec fierté. « Fierté » est le mot qu’il emploie pour se distinguer de l’ordinaire des singers-songwriters anglo-saxons, trop misérabilistes et monocolores au goût de ce garçon fougueux, aux identités mêlées, dans les veines duquel coule une longue (et fière) histoire familiale. « Amir veut dire Prince en arabe, et c’était le titre idéal car un prince est quelqu’un de majestueux mais il a aussi beaucoup à apprendre. Un prince n’a pas choisi sa condition, il en a hérité par son sang, et d’une certaine façon je n’ai pas choisi non plus d’être un artiste. Je suis l’héritier de mes ancêtres qui se sont distingués dans cet art. » Et pour cause, le grand-père de Tamino, Moharam Fouad, fut autrefois l’une des plus grandes vedettes de la chanson et du cinéma égyptiens, baptisé « Le son du Nil » tant sa musique résonnait bien au-delà du Caire pour éblouir tout le monde Arabe. Tamino n’avait que cinq ans lorsque le célèbre aïeul mourut en 2002, mais quelque chose déjà s’était incrusté en lui, comme une mission de transmission.

A 10 ans il est assis derrière un piano à jouer Bach et Schubert. Sa mère, elle même pianiste, l’a baptisé Tamino en référence au prince (déjà) de La Flûte enchantée de Mozart. Mais l’adolescence éloigne le jeune prodige du Classique, lorsqu’une guitare héritée de son grand-père lui brûle les phalanges, au point de le téléporter dans un groupe punk (« très médiocre » dit-il) et surtout d’inoculer en lui ce désir d’écrire et de composer des chansons. D’Anvers où il est né à Amsterdam où il s’échappe un moment, avec l’Egypte en arrière-plan sentimental, Tamino ne mettra pas longtemps à trouver une voie singulière, ni à déployer cette voix surnaturelle et pourtant tellement proche, enveloppante comme la nuit sur le jour, qui se joue des octaves avec une facilité désarmante. Musicien jusqu’au plus profond de ses gènes, il dit pourtant qu’il aura pris encore plus au sérieux l’écriture des textes, citant pour première influence le poète libanais Khalil Gibran, mort en 1931, mais dont l’œuvre majeure, Le Prophète, fut choyée par les acteurs de la contre-culture des sixties. « Je ne suis pas religieux mais je crois à la transcendance, dit-il en s’appuyant sur la mystique non dogmatique de Gibran. Je crois au pouvoir qu’ont les humains de se transcender et de se montrer capable d’arrêter le temps, notamment à travers l’art. Je suis attiré par les œuvres qui parviennent à donner l’illusion que le temps est suspendu. » Tamino, parlant de l’art des autres, ne pouvait donner meilleure définition du sien.

Le temps s’arrêtera inexorablement à l’écoute de cet album, pas seulement en raison du chant qui l’irradie, aussi parce que la combinaison musicale subtile qui le compose a des pouvoirs de sidération. Avec ses producteurs PJ Maertens et Jo Francken, Tamino a su trouver le juste équilibre entre la chaleur libre des instruments acoustiques (guitares, piano et oud, tous joués par lui) et la précision des programmations électroniques. Sans compter la présence sur la plupart d’un ensemble de onze musiciens arabes basé à Bruxelles, à moitié composé de refugiés Irakiens et Syriens, qui enrubannent les compositions de Tamino d’un tissage splendide d’instruments classiques et traditionnels. « Lorsque j’écris, les différentes composantes de mon identité ne se manifestent pas consciemment. Je laisse les choses se faire naturellement. En revanche, lors de la production, j’ai voulu que ce brassage s’entende, notamment en mélangeant l’orchestre et l’électronique. Je voulais que l’on retrouve les vibrations des orchestres arabes des années 50-60, qui étaient très concentrés sur la mélodie. » Prudent lorsqu’il s’agit de citer des influences occidentales (il ne cache toutefois pas son admiration pour les Beatles, Lennon en solo, Leonard Cohen ou Tom Waits, Colin Greenwood de Radiohead n’étant pas non plus invité par hasard sur Indigo night), Tamino s’illumine en revanche lorsqu’il évoque Oum Khaltoum, Fairuz et autres figures mythiques du chant arabe, son propre grand-père figurant au plus haut sur cet autel intime. Sans s’alourdir pourtant d’aucun cliché « orientaliste », la musique de Tamino semble avoir tout absorbé de l’âme de ses maîtres en laissant les enluminures à l’extérieur pour n’en garder que l’émotion brute, mêlée à celle du songwriting contemporain le plus lyrique. Cette dualité assumée, on la retrouve dans les thèmes de la plupart des chansons, qui mettent souvent en scène deux voix, deux personnages, l’un représentant une figure nihiliste, pessimiste et résignée, tandis que l’autre est plus volontiers romantique et vulnérable. « Ce conflit entre deux pôles opposés m’intéresse car je ressens cette même opposition en moi, et les chansons permettent de trouver un équilibre. » Lorsqu’on songe que ces chansons ont été écrites par un garçon tout juste sorti de l’adolescence, le résultat n’en apparait que plus foudroyant. « Il s’agit d’un premier album, tempère t’il, et il n’est que la photographie de ces premières fois qui, par définition ne se représenteront jamais. C’est l’inventaire des premières sensations, des expériences d’un jeune homme, c’est pour ça que ça m’amuse lorsque j’entends dire que ma musique est très mature. Si j’avais mis un an de plus pour faire le disque, il aurait été complètement différent. » Vu d’où il part à seulement 21 ans, on n’ose imaginer à quelles altitudes Tamino est promis. Ce prince-là est assurément engagé sur une voie royale.


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